Départ

21 heures, dimanche, départ au travail, loin ; je suis en queue d'appareil, avant dernier rang, au centre.

C'est calme ; fermeture des portes; les lumières faiblissent, les moteurs vont démarrer.

Tout à coup, un cri, ce  hurlement « Laissez-moi descendre ! » : un cri de bête cernée sentant un danger imminent

Il s'appelle peut être Aziz, cet homme derrière moi au centre de la rangée, retenu ferme par ses deux voisins,  deux policiers qui tentent de lui faire faire silence.

Aziz se débat, il hurle : «  Je vais mourir si vous me ramenez là-bas, j'ai travaillé 13 ans en France ! Vous n'avez pas le droit de me renvoyer …. ! »

Je ne supporte pas cette scène, sommes-nous devenus des loups ? Est-ce que je vais rester complice par mon silence, comme d'autres par le passé ? 

Je me lève et m'adresse au stewart : « C'est insupportable de voir ça à notre époque, et en plus, nous ne sommes pas en sécurité, appelez le commandant. » 

Son ordre claque, et il ne plaisante pas : «Monsieur, asseyez vous. » 

Mais d'autres passagers se lèvent aussi, des cris fusent, une idée germe : «Si lui reste, c'est nous qui partons ! » : Tout un groupe se forme dans l’allée et demande à sortir de l'avion, d'autres stewarts arrivent pour contenir le flot ; des femmes se mettent à pleurer,

Puis encore des cris d'Aziz : « Je vais me faire saigner, je veux mourir tout de suite !  Laissez-moi descendre. »

Les portes d'accès sont rouvertes.

Maintenant tout le monde crie, exige qu'on laisse Aziz sortir de l'avion, il y a des menaces, des noms d'oiseaux envers les policiers, la justice, le gouvernement et son chef,  la compagnie : un passager redescend effectivement et lance : « Je ne prendrai plus jamais cette compagnie qui se prête à ces renvois. »

Par miracle subitement, les policiers s’en retournent avec Aziz et nous lancent : « A cause de vous, il ne rentrera pas dans son pays et restera ce soir en prison ! Vous préférez ça ?  »

Rien compris, eux : comme si Aziz en avait envie, de rentrer chez lui...

Je glisse au passage à l'un d'eux : « Vous faites un sale métier. » Suis-je allé trop loin ? Echange de regards – rien ne se passe de plus, - pas un mot – je respire.

Grâce aux passagers de ce vol, ce soir Aziz restera encore un peu chez nous, après tout… Mais veut-il y rester encore longtemps, ce n’est plus très sûr…

Mais demain dans un autre avion affrété pour lui, y aura-t-il d'autres passagers pour dire NON ?

Et moi, au fait, en allant travailler là-bas, dans son pays, ne vais-je pas prendre un peu de leur travail à eux ? Et de quel droit, finalement?

 

G. Robert

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