Un dossier Gilles Clément : à partir des sites autorisés et du net

 

Libération (19 mai 2007). Culture 19/05/2007 à 07h50

Graine de résistance

Interview

Le paysagiste Gilles Clément explique qu'il annule ses engagements avec l'Etat. Décision dictée par l'élection de Sarkozy, qu'il juge porteur d'un projet néfaste pour la planète.Sa radicalité détonne dans le paysage français, où les frontières politiques s'amollissent jusqu'à faner. Vendredi, le paysagiste Gilles Clément, intervenant aux 46e Journées des plantes de Courson (Essonne), a transformé sa conférence en manifeste politique. Une déclinaison du communiqué figurant sur son site web (1) depuis l'élection présidentielle. Le théoricien du «jardin planétaire», créateur du parc André-Citroën ou du jardin du musée du Quai-Branly, annonce qu'il annule «la totalité des engagements pris auprès des services publics et privés sur le territoire français, à l'exception des instances officielles ou non officielles où, de façon avérée, s'établit la résistance». Explications du jardinier-écrivain, dont le dernier livre s'intitule Une écologie humaniste (2).

Pourquoi cette prise de position publique ?

Je refuse de cautionner un projet qui va dans le sens d'une destruction de la planète et n'est pas conforme à ce que j'estime humainement acceptable.

En quoi ce projet vous paraît-il destructeur ?

C'est un projet ultralibéral, qui favorise la santé des entreprises plutôt que la santé humaine, où l'économie domine, où les fluctuations de la Bourse commandent, où la pollution devient une monnaie d'échange avec les droits à polluer et le marché du CO2. L'humanité est au bout d'une chaîne de fabrication et de prédation, et nous dépendons d'une diversité biologique qui est aujourd'hui réduite par notre activité et par l'arasement, à travers l'agriculture, des conditions nécessaires à cette diversité. Nous vivons en accélérant des mécanismes dévastateurs pour l'eau, le sol, l'air, les aliments, au service de la tyrannie boursière.

Mais cela n'a pas commencé le 6 mai...

Les choses étaient engagées très largement, mais il y avait encore une plasticité, des possibilités de discussion. Même si depuis douze ans, nous étions dans une sorte de laminoir nous engageant dans une voie unique. Avec Nicolas Sarkozy, on s'engage de façon absolue dans ce système ultralibéral et cynique.

L'élection de Royal aurait-elle changé cela ?

Le choix du 6 mai nous fait descendre de plusieurs étages d'un coup ! Le programme de Royal était un programme de société, et non de castes. Il y avait la perspective qu'elle s'entoure de gens compétents.

Juppé est nommé ministre du Développement durable, concept que vous dénoncez...

C'est un mauvais oxymore. Comme le dit un économiste américain, dans un système fini comme celui de la planète, il faut être fou ou économiste pour imaginer un développement infini. Sous des apparences de belles idées, le développement durable sert de caution à des pratiques non écologiques. L'exemple le plus frappant, ce sont les biocarburants, qu'on présente comme «la» solution. Ce n'est que de la poudre aux yeux pour maintenir l'industrie automobile, et éviter que le choix de la voiture soit débattu. Sur un plan environnemental, c'est une aberration. Ils polluent à peine moins l'atmosphère que les carburants traditionnels, et pour faire un litre de biocarburant, il faut un litre de pétrole !

Vous avez déjà annulé des engagements ?

Oui, des interventions dans des organismes dépendants de l'Etat. Je préfère perdre des chantiers, et aller en trouver ailleurs ou réduire mes dépenses. Le pouvoir, l'argent ne m'intéressent pas. Au départ, je voulais tout annuler, mais, depuis mon communiqué, j'ai eu beaucoup de réactions. Et je me suis aperçu qu'il y a des lieux de résistance où il est possible de travailler : collectivités locales, associations...

Vous écornez votre image consensuelle.

Cela fait trente ans que je dis des choses que personne n'écoute. On dit : «Il est gentil, il fait de beaux jardins.» La liberté, l'invention, la culture sont aujourd'hui en danger.

(1) www.gillesclement.com (2) Ed. Aubanel.

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Nouvelles clés n° 34, été 2002

 

Créateur du Jardins Planétaire

Paysagiste, essayiste, romancier, créateur très inspiré de l’exposition du “Jardin Planétaire”, Gilles Clément est un des rares artistes et penseurs français à avoir une vision holistique de l’ensemble “écologie + culture.”

Quel “esprit de la nature” devons-nous défendre ? Réponses d’un artiste qui connaît bien son sujet et aime débusquer les fausses évidences.



Nouvelles Clés : Dans son très beau petit livre Paysages, Paysages, Jean Cabanel, qui dirigea longtemps la Mission interministérielle du Paysage, fait remarquer qu’il n’y a pas de forme plus aboutie de la politique que l’art de concevoir le paysage global d’une collectivité. Montrez-moi dans quel paysage vous vivez, je vous dirai tout de votre culture, de vos valeurs et de votre degré de développement et de conscience. Cela dit, il est loin le temps où, tel Henry IV, assisté d’Olivier de Serres et de Sully, les dirigeants d’un pays pouvaient réellement penser son paysage global - par exemple en creusant le Canal du Midi. Aujourd’hui, plus personne n’a ce pouvoir-là. Même l’homme le plus puissant du monde ne pourrait rien pour modifier le fond du paysage où se déroulent nos vies. De toute façon, l’esthétique globale du paysage est dispersée entre d’innombrables acteurs somnambuliques, qui créent sans le savoir les décors de nos banlieues par exemple. Face à ces questions, comment réagissez-vous, en tant que paysagiste de profession.

Gilles Clément : Les vrais acteurs du paysage sont dispersés, mais ils ne sont pas si nombreux. Cela dit, vous avez raison, ils n’ont aucune conscience de ce qu’ils font, ou si peu. Pourtant, leur force est énorme - je pense aux aménageurs de route ou d’autoroutes, de voies ferrées, de villes nouvelles -... malgré des progrès récents. Les exploitants agricoles, qui modèlent la plus grande partie du territoire, commencent eux-mêmes à sentir leur responsabilité. Bien sûr, ce sont les politiques qui ont la responsabilité indirecte la plus lourde. Or, ils ne s’en soucient guère. Quant aux paysagistes officiels, ils réfléchissent beaucoup mais n’ont aucun pouvoir, surtout au niveau global où votre question situe les choses. Ils font de belles études, que l’on range ensuite dans des tiroirs. Tous les deux ans a lieu une petite cérémonie au ministère de l’Environnement, où l’on remet un Prix du Paysage - j’ai personnellement refusé d’y être nominé, parce que je ne vois pas pourquoi un ministère récompenserait quelqu’un qui ne “produit” en réalité aucun paysage, ou alors cela devrait rester une affaire de la corporation des paysagistes. Mais si c’est l’État qui se prononce, cela devrait mettre en valeur l’action d’un agriculteur intelligent, un aménageur perspicace... J’ai tenté de faire valoir cette idée - à l’époque auprès de Dominique Voynet. La réponse fut qu’on y réfléchirait au moment de décerner un prix européen du paysage.

N. C. : Nous vivons désormais dans un patchwork de paysages sans colonne vertébrale. J’habite personnellement dans un vieux centre ville rénové. C’est très agréable, mais à peu près complètement artificiel, sans rapport avec les forces qui modèlent réellement le monde actuel. Le “vrai” paysage, lui...

G. C. : En termes de surface, le vrai paysage, comme vous dites, dépend d’abord du ministère de l’Agriculture. C’est d’ailleurs de ce dernier que dépend l’École des Paysages - mais dans la plus grande indifférence : les hauts fonctionnaires de ce ministère s’en désintéressent totalement, parce qu’il n’y a aucune commande à la clé. Nous n’avons jamais vu le moindre responsable du monde agricole nous interroger sur l’évolution du paysage français, sur sa relation à l’économie ou à l’écologie. Ils commencent tout juste à se rendre compte du temps perdu...

N. C. : Il y a une dizaine d’années, pour évaluer la durabilité des exploitations agricoles bio, la Mission Paysage avait fait faire une étude étonnante, où deux commissions d’enquête, utilisant des critères très différents - les premiers purement économiques ou énergétiques, les seconds esthétiques et écologiques - aboutissaient à des résultats analogues : les fermes les plus belles étaient aussi celles qui avaient l’avenir le plus sûr.

G. C. : C’est un résultat auquel nous aboutissons souvent. On ne voit malheureusement pas comment cela pourra changer le système. Vous avez des terres tellement stérilisées et pourries - parce qu’on y a pratiqué des cultures trop gourmandes - que l’on ne pourra y développer que des espèces manipulées génétiquement. Mais là non plus, je ne suis pas sûr que les grandes tendances de l’opinion actuelle soient justes. On nous parle sans arrêt des menaces que les OGM font peser sur la fameuse biodiversité. Je pense certes qu’il faut préserver le maximum d’espèces, créer des conservatoires, des banques de graines, etc. Mais ce à quoi je crois le plus, c’est à la requalification permanente de tout ce qui permet à la vie d’exister - et d’évoluer. Je ne crois pas tellement à une diversité quantitative, mais à une diversité comportementale. C’est elle qui constitue le moteur de l’évolution de la vie sur cette planète. Or, trop souvent, je sens chez les écologistes une rigidité, un désir de bloquer l’évolution, de demeurer “comme avant”. Alors que la vie sur terre n’a jamais cessé d’inventer des formes radicalement nouvelles et proprement “scandaleuses” pour les espèces antérieures. La nature est pléthorique, mais elle ne se répète pas à l’identique.

N. C. : Il semblerait cependant qu’à l’heure actuelle, la biosphère terrestre soit en train de perdre à jamais des milliers d’espèces de plantes et d’animaux. Un vrai massacre. Cette chute de la biodiversité ne vous donne pas le vertige ?

G. C. : Vous savez, la vie sur terre a déjà connu au minimum cinq extinctions massives du nombre des espèces, cinq effondrements depuis les débuts de la vie. Je pense que nous sortons d’un pic de diversité et que celle-ci est actuellement en plein recul. À l’évidence, nous marchons à grands pas vers une sixième extinction, dont les causes sont, comme chaque fois, nouvelles. La principale nouvelle cause est, me semble-t-il, le brassage planétaire, provoqué par le trafic humain. Mais le brassage, sous diverses formes, a toujours existé. Les bactéries, les champignons, le pollen, les graines, les oiseaux, les animaux les plus divers se sont toujours déplacés et rencontrés à la surface du globe au gré des courants marins, des vents, des migrations... De ce brassage sont également sorties de nouvelles espèces - avec le rôle essentiel des zones d’isolement, dont on sait qu’elles sont à l’origine de bien des nouveautés. Aujourd’hui, les humains accélèrent le processus, volontairement ou involontairement, faisant émerger de nouveaux biomes (= ensemble de compatibilités de vies), de nouvelles plantes qui peuvent survivre n’importe où dans le monde. En ce moment, j’écris un livre sur les “vagabondes” comme je les appelle. Je ne vois pas comment on pourrait contrer ce vagabondage irrépressible qui, forcément, participe de l’évolution. Si, d’un côté, il peut s’avérer dangereux pour la biodiversité, de l’autre il génère des situations nouvelles, configurations inédites d’associations vivantes. Finalement, l’homme est en train de refabriquer, sur le plan biologique, une sorte de continent unique. Comme à l’aube des temps. Évidemment, cela conduit à une perte de diversité. Là non plus, rien de nouveau. On estime que, depuis l’apparition de la vie sur terre, il y a eu trois pangées, trois continents uniques, rassemblés puis à nouveau disloqués au gré des glissements des plaques tectoniques. Il y a dans ces mouvements - et donc actuellement dans cette perte de diversité - quelque chose d’inéluctable. La seule façon d’éviter ça serait de supprimer l’humanité de cette planète ! Ça n’a pas de sens. Pas davantage que l’actuel désir de lutter contre toutes les soit disant “pestes végétales”... qui nous font entre-apercevoir un discours de ségrégation et d’apartheid dans le monde de l’écologie.

“Ne craignons pas la disparition des espèces !”

 

N. C. : Voulez-vous parler des plantes qui, telle “l’algue tueuse”, la Taxifolia, prend toute la place en supprimant systématiquement les autres espèces ? Vous prenez leur défense ?

G. C. : Oui, alors avec cette algue, il y a actuellement un réel problème. Mais il y a bien d’autres cas : prenez la Perle du Caucase, les Menthes du Japon ou encore les Renoncées de Chine, qu’il faudrait soit disant éradiquer... C’est un discours complètement fou. Hervé Kempf en a parlé dans Le Monde (janvier 2002), notamment en ce qui concerne l’Afrique du Sud, que je connais bien. Là-bas, dans la région du Cap, ont été éditées des affiches dénonçant douze plantes “à éradiquer absolument” parce qu’elles seraient dangereusement invasives. Ce côté “Wanted” a quelque chose d’effrayant, surtout en Afrique du Sud. Ces plantes-là, venues d’ailleurs, se sont acclimatées et vivent à l’aise dans le veld, le maquis local dont on raconte qu’elles pompent une partie de l’eau, si précieuse en cette région du monde. Mais ces plantes, qui sont notamment des eucalyptus et des acacias venus d’Australie, ne boivent en réalité pas plus d’eau que les plantes indigènes qu’elles remplacent progressivement. Et puis, on oublie souvent de dire que si ces plantes se sont développées, c’est au départ parce que l’homme avait gravement tout déboisé et qu’il a fallu trouver des espèces capables d’arrêter l’avancée des dunes... Enfin, pour bien souligner l’incohérence des discours éradicateurs : à côté de ces dunes désertiques, vous avez, dans la même région, 90 grands terrains de golf arrosés jour et nuit ! Tout cela pour dire que le discours sur la défense de la biodiversité et sur la nécessité de préserver les souches originelles peut être parfois très suspect.

N. C. : Mais enfin, si vingt à trente mille espèces vivantes disparaissent actuellement chaque année de la surface de ce globe, c’est quand même bien parce que les activités humaines ne leur laissent plus de place pour vivre, non ?

G. C. : Il est des culpabilités inutiles. Et des humilités obscures.

N. C. : Vous voulez dire que le fait de réaliser que nous, humains, sommes désormais un agent écologique déterminant ne doit pas nous donner mauvaise conscience, et que le fait de nous savoir pris dans des processus qui nous dépassent ne doit pas nous faire peur ?

G. C. : Voilà. Nous accélérons des changements que nous ne comprenons pas très bien. C’est incontestable. Il n’y a pas à en avoir peur.

N. C. : Les “savants artistes” de l’aventure Biosphère-2 vous plairaient, eux qui caressent parfois l’idée de collaborer à l’émergence de formes de vie radicalement inédites !

G. C. : Oui, je serais très intéressé ! Mais c’est toujours pareil : une difficulté à prendre du recul. Moi, je suis avant tout jardinier. On plante une graine et on attend. Il se passe alors des choses, pas forcément celles que l’on prévoit. Souvent, les prévisions sont déjouées par la biologie, dont on ignore beaucoup de choses.

L’imprédictibilité est ce qui caractérise la vie. Et l’on sait bien que l’humanité, à l’échelle de la vie, vient tout juste d’éclore dans l’histoire de la planète. Et la vie elle-même... Parce qu’avant même l’avènement de la vie, il y a la fabrication de cette espèce de socle, de l’eau, de l’oxygène... qui va permettre à la vie d’exister. L’humanité, elle, n’arrive que tout au bout, c’est une nanoseconde de l’histoire de la planète. Alors évidemment, il faut que les choses se rôdent un peu, que l’homme, cet homme si “performant”, se confronte au monde, lui, le seul être conscient, dit-on, le seul à éprouver un peu le sens de sa responsabilité. Qu’il se confronte à cette matière qu’il manipule très mal et dont il tire aussitôt des discours complètement fous, qui partent dans toutes les directions, tantôt optimistes, tantôt alarmistes, mais toujours exagérément - n’hésitant pas, par exemple, à prendre la planète en otage pour en tirer de l’argent, ce que font en particulier les ultra-libéraux. Ce que j’aime dans les grands élans expérimentaux - vous citiez l’exemple de Biosphère-2 -, c’est qu’ils nous permettent de vérifier que la vie ne cesse jamais d’évoluer. Nous devons sans cesse intégrer des données nouvelles, de nouveaux systèmes qui s’installent. Avec un foisonnement tel que le résultat n’est jamais modélisable. Nous sommes absolument incapables de savoir ce qui se passer. Et je trouve ça très intéressant. L’existence même du monde tient à cette imprédictibilité. C’est ce territoire d’invention qu’il faut avant tout préserver. C’est cette permanente créativité qu’il ne faut pas détruire. Mais, en soi, la destruction est inévitable. Chaque individu détruit en permanence, ne serait-ce que par la prédation. Un animal en mange un autre, qui mange une herbe, qui en absorbe une autre, qui se nourrit, enfin c’est une chaîne avec des interactions très fortes. Alors, bien sûr, on aimerait pouvoir jouer avec cette chaîne, vivre avec, dans la diversité où on l’a connue, sans chercher à l’exploiter avec la voracité qui caractérise l’humanité contemporaine, qui exploite massivement tout ce qui lui tombe sous la main sans réfléchir très sérieusement à ce qu’elle fait - encore une fois, le monde agricole en est à la fois l’acteur et le témoin.

 

N. C. : Aviez-vous tout cela en tête quand vous avez imaginé le Jardin Planétaire, cette expo inouie, qui fut pour beaucoup d’entre nous une merveilleuse surprise - enfin quelqu’un qui montrait avec force, en France, une continuité intelligente entre la nature et la culture, et entre le profane et le sacré (puisque l’agriculture, à son origine néolithique, est complètement magique) !

G. C. : Dans cette “ expo-jardin ”, je voulais montrer la diversité extrême de ce qui existe sur la planète, aujourd’hui. En y introduisant des combinatoires parfois minimes mais pouvant éventuellement renverser des situations : par exemple quand, en Afrique de l’Ouest, on utilise des pièges à poissons (des akadjas) non plus en bois d’arbre, parce que cela dégage des poisons qui tuent la forêt, mais en bambou, qui piègent autant le poisson mais sans menacer les arbres. Ce sont des petites choses qui n’intéressent pas les multinationales, mais qui peuvent s’avérer décisives. À l’inverse, je montrais aussi des exemples passionnants d’écologie industrielle, de recyclage de déchets, métamorphosant des poisons dangereux en matériaux bruts fantastiques, avec apparition de nouvelles chaînes, où l’économique et l’écologique se retrouvent alliés au lieu de s’affronter, comme dans l’alliance entre l’esthétique et la rentabilité de l’agriculture biologique que vous évoquiez tout à l’heure. Mais cela n’intéresse pas les spéculateurs qui jouent à la bourse.

N. C. : Vous ne croyez pas que le capitalisme puisse devenir “ vert ” en comprenant que c’est son intérêt à long terme ?

G. C. : Je n’y crois pas beaucoup, à cause de l’imprédictiblité générale du système. Nous avons injecté trop de paramètres variables dans nos scénarios pour que le cerveau humain puisse faire autre chose que s’adapter au fur et à mesure, en improvisant beaucoup. Les humains s’imaginent toujours qu’ils vont pouvoir planifier - qu’ils soient technocrates libéraux ou technocrates socialistes, ils sont technocrates. Mais ce n’est pas du tout en rapport avec la réalité planétaire et biologique, qui se transforme tous les jours. Et là, c’est le jardinier en moi qui parle, parce qu’un jardinier sait que chaque matin, il lui faut aller voir sa planche de poireaux pour constater qu’il s’y est passé pendant la nuit des choses imprévues, auxquelles il va falloir s’adapter. Combiner harmonieusement écologie et économie - qui est la question même du rapport de l’humain et de la vie - ne peut donc, à mon sens, se faire qu’au présent. Sinon, on fige et c’est la pire des choses, parce qu’on se retrouve forcément dans des culs-de-sac. C’est pourtant ce que l’humanité fait couramment, par exemple en installant des systèmes juridiques, des contentieux, des machines législatives, avec des avocats, des assurances, toute cette énorme machinerie qui détient une grosse partie des finances mondiales, autant que les magnats du pétrole, et qui cherche à programmer, à planifier, à standardiser et donc à figer. Toute la fameuse “mondialisation” n’est inspirée que par ce modèle. C’est une commodité, mais ça ne peut pas marcher. Moi, je ne crois qu’à l’artisanat. Ne peuvent fonctionner que des entreprises à termes courts, employant peu de gens, sur des objectifs modestes, mais permettant des vies vraies. Mais je sais bien que ça n’est pas le modèle dominant !

N. C. : Y compris chez les adversaires de la mondialisation, qui tentent de s’organiser dans des réseaux mondialistes !

G. C. : De ce point de vue, ils participent exactement de la même mécanique. Cela dit, je me sens par ailleurs proche de l’anti-mondialisation sur de nombreux plans. La pensée économique et politique d’Attac est l’une des plus originales qu’on ait vu depuis longtemps. D’autant qu’elle ne propose pas de modèle, mais s’appuie plutôt sur ce qui existe déjà, ce qui est très réaliste - même si certains de ses idéaux, comme la taxe Tobin, demeurent utopiques. Mais je trouve leurs discours intelligents et je les suis avec attention.

Genèse du Jardin Planétaire

 

N. C. : J’aimerais revenir sur votre Jardin Planétaire. On n’avait jamais vu aussi bien exprimée l’idée même de biosphère, avec le caractère holistique et poétique que cela comprend dès qu’on y introduit les humains.

G. C. : En soi, l’expression “Jardin Planétaire” avait quelque chose d’antinomique. Un jardin est un espace limité, alors que la planète représente le tout. En même temps, je sentais l’expression juste, derrière son apparente mégalomanie. L’humanité en est arrivée au point où l’important est de comprendre la finitude écologique, qui nous amène à considérer la vie comme prisonnière de cette planète, exactement à l’image du jardin, dont la racine étymologique, le mot germanique Garten, est celle de l’enclos - que l’on retrouve dans l’arabe Jnan.

N. C. : Tout commence par le jardin d’Eden. C’est une histoire biblique.

G. C. : Eh bien justement non, je dirais plutôt antibiblique.

N. C. : Pourquoi ? À cause de la fameuse injonction divine, régulièrement citée par les écologistes radicaux, où Dieu dit à Adam et Eve qu’ils règnent désormais sur toutes les autres créatures ?

 

G. C. : Je crois en effet que cela a été une belle manière de se fourvoyer. L’homme s’est ainsi pris pour Dieu et a cru qu’il pouvait faire n’importe quoi, se situant au-dessus de la mêlée. Alors que dans le Jardin Planétaire, il y a au contraire l’idée que l’homme fait partie des vivants. Bien entendu, il est le seul à en avoir conscience, mais cela ne l’empêche pas d’appartenir à l’ensemble et d’en être solidaire. Au départ c’est pour développer cette idée que j’avais écrit Thomas et le voyageur (éd. Albin Michel). C’est un échange de lettres entre Thomas et son ami voyageur. Thomas est un professeur sédentaire, qui possède un petit jardin, à St Sauveur, en Vendée, où il s’escrime à peindre un tableau en fonction de ce que lui écrit son ami, qui voyage en permanence et se retrouve sans cesse dans des situations nouvelles. Dans la seconde moitié du livre, on commence à sentir qu’en fait, la terre est elle-même un jardin, dont l’enclos apparent est l’horizon - notion à laquelle j’ai consacré un chapitre : l’horizon arrête toujours notre regard, mais il a cessé d’être la limite du monde, parce que nous savons désormais très bien ce qui se cache derrière, maintenant que nous vivons dans un monde où, chaque soir, nous pouvons avoir une idée de la météo du lendemain pour toute la planète. Ça, c’est la révolution que nous ont apportée les satellites et les cosmonautes ; jadis, quand on nous annonçait la météo du lendemain, on ne nous montrait pas la planète. C’est devenu une nouvelle habitude culturelle. L’horizon s’est définitivement abattu. Il n’existe plus. Mais dans le chapitre suivant du même livre, nous nous retrouvons dans l’herbe du jardin de Thomas, foulant un univers sous nos pieds.

N. C. : L’univers que montre le film Microcosmos...

G. C. : Oui. Ainsi s’est peu à peu forgé le concept de “jardin planétaire”, dont j’ai d’ailleurs retrouvé des figures analogues, plus théoriques, dans la littérature scientifique, notamment chez des Allemands des années 50, qui s’efforçaient de représenter une planète réduite à un continent. J’ai trouvé ça fantastique. Virtuellement, nous vivons d’ores et déjà sur ce continent unique.

N. C. : Est-ce ce jardin-là que Thomas essaie de peindre dans votre livre ?

G. C. : Oui. Mais il n’y parvient en fin de compte qu’en dépassant la peinture et en faisant appel à une machine à créer des univers virtuels, justement ! Tout le plaisir du Jardin Planétaire a été de confronter ce genre de visions à des visions complètement différentes, comme par exemple celle de Hildegarde de Bingen, cette grande religieuse allemande du 12ème siècle, qui montre l’homme au centre de l’univers, certes entouré des plantes, des animaux, des éléments, des souffles, etc., mais au centre, coiffant l’univers de sa majesté. Alors que dans la vision du continent unique, l’homme est à la fois partout et nulle part, mais certainement pas au centre. Pour moi, l’important est de réconcilier l’homme et la nature, pas de présenter le premier comme le maître de la seconde. C’est à cette condition-là que l’on peut commencer à “jardiner”, à l’échelle planétaire, à engager des actions sur le terrain, préservant autant les autres êtres que l’homme. J’appelle ça écologie humaniste.

 

N. C. : Comment l’exposition du Jardin Planétaire a-t-elle été conçue ?

G. C. : Un jour, en 1997, la direction du musée de la Villette, m’a demandé si je n’aimerais pas reprendre les idées de mon livre “Thomas et le voyageur”, pour illustrer le thème du développement durable, de l’environnement du jardin et des paysages. C’était une très bonne surprise. J’ai donc rédigé un scénario. Tout de suite, l’équipe du musée s’est rendu compte que ça ne pourrait pas être une petite exposition et qu’on ne pourrait programmer ça que deux ans plus tard, en 1999/2000. J’ai conçu l’expo en deux parties : d’un côté la diversité, de l’autre les manières de s’y adapter et de l’exploiter sans la détruire. La diversité s’exprimait dans des “jardins de connaissance” ; les modes d’exploitation dans des “jardins d’expérience”, qui comprenaient aussi des outils comme le Radeau des Cîmes... La diversité, j’ai voulu d’emblée qu’elle soit abordée à la fois sur le plan naturel et sur le plan culturel, en montrant face à face des niches écologiques et des niches humaines. Les cultures se développent dans des “isolats”, tout comme les espèces. Et dans chaque bulle, tout se tient. Ainsi, la façon dont on conçoit le monde a une répercussion immédiate sur la façon dont on s’en occupe.

La cosmogonie balinaise induit une agriculture. La cosmogonie aborigène en induit une autre.

Il ne fait aucun doute que les grandes religions monothéistes ont quelque chose à voir avec les grandes monocultures - et les grandes certitudes - qui ravagent le monde ! Mais je ne le disais pas, je ne faisais que le suggérer.

N. C. : Les grandes monocultures sont belles vues de haut, en avion, d’où elles ressemblent à un tableau de Mondrian. Mais il ne fait pas bon vivre à l’intérieur !

G. C. : On peut en tirer un grand profit avant d’en mourir (rire). Mais ce ne sont pas les mêmes qui en profitent et qui en meurent ! Cela dit, si l’on considère la terre comme un seul être vivant, le problème est le même : si une partie d’un corps meurt, c’est tout l’organisme qui est menacé. Ces visions ont quelque chose de mystique - ou de systémique, ce qui revient au même : des éléments apparemment séparés s’avèrent en interaction ; des masses d’eau ou d’air circulent, des animaux se déplacent, des humains aussi, des masses végétales croissent et tout cela interagit. Dès l’origine des jardins, dans la nuit des temps, les hommes se sont intégrés au “polythéïsme végétal”, ils ont notamment ponctionné ce qu’ils ont pu, où ils ont pu, pour se nourrir, participant à leur manière au grand brassage et faisant des premiers jardins d’involontaires laboratoires d’hybridation.

 

Pour un interventionnisme en légèreté

 

N. C. : On en revient automatiquement à votre plaidoyer en faveur des “plantes vagabondes” !

G. C. : Bien sûr. Si les hortensias, originaires du Mexique, font aujourd’hui partie de la flore du Maroc, c’est que les chèvres marocaines ont quasiment tout mangé. Cela n’était pas prévisible et fait partie du jeu évolutif. Je suis chaud partisan des réserves, des conservatoires et des mesures de protection, mais je pense qu’il faut aussi requalifier de nombreux milieux considérés comme des friches, des terrains vagues, des nomans’lands qui, en réalité, sont des zones de création naturelle et d’évolution en pleine poussée. J’ai écrit, pour les éditions Laffont, un nouveau livre qui s’intitule justement “Les Vagabondes”. Je tente d’y montrer que la poussée initiale d’une plante étrangère, qui effraye parce qu’elle conquiert brusquement un grand territoire, ne se poursuit pas irrémédiablement dans la même direction. Au bout d’un moment, son énergie va s’infléchir. Même l’algue taxifolia ne va pas, comme le dit une presse à sensation, prendre TOUTE la place. Le prétendre est idéologiquement biaisé. Quand j’étais étudiant, on nous disait que l’Élodée du Canada, Olea canadensis, allait faire mourir toute vie dans les rivières et dans les lacs. En réalité, que s’est-il passé ? À un moment donné, l’expansion de l’Elodée s’est stabilisée. Comment ? Eh bien, la qualité de l’eau elle-même a changé, peut-être du fait de la densité en nitrates, et la poussée de cette plante "nuisible” a brusquement cessé. C’est le milieu qui a répondu. Je pourrais vous citer de nombreux autres exemples similaires, par exemple celui de l’Aspartine de Towsend, qui est un hybride de graminées européenne et américaine qui, à la fin du 19ème siècle, s’est mise à envahir les côtes anglaises, puis françaises, prenant carrément la place de ses ancêtres. Aujourd’hui, elle est complètement stabilisée, entre Hossegor et, je sais plus où.

N. C. : Le géologue russe Vladimir Vernadsky a opéré, avant Teilhard de Chardin, une distinction claire entre la biosphère, qui est notre matrice d’origine, et la technosphère, qui rassemble tout ce que nous, humains, produisons à la surface du globe. Tout de suite, il a constaté que, globalement, la technosphère agressait la biosphère, au point de mettre en danger, non pas son existence de base, qui est bactérienne, mais ses formes sophistiquées, dont nous faisons partie. Autrement dit, pour lui, la technosphère était antibiotique - d’où son attente d’une noosphère, ou sphère de conscience, qui aurait l’intelligence d’intégrer à la technique la logique du vivant. Qu’en pensez-vous ?

G. C. : Je ne pense pas que la technosphère soit antibiotique dans son essence. Ce sont ses dosages qui le sont. Par exemple, un herbicide utilisé avec subtilité, peut aider la vie. Malheureusement, ce qui intéresse les producteurs, ce sont les grosses quantités, c’est de répandre des millions de tonnes d’un produit qui, pour le coup, devient léthal. C’est comme avec les médicaments, ce sont les surdoses qui tuent. Pareil pour les OGM : en soi, ils constituent des expériences extrêmement intéressantes, qui ouvrent des portes magnifiques - je crois d’ailleurs que nous sommes nous-mêmes des OGM ! L’horreur survient quand on prétend brusquement en fabriquer des millions de tonnes, et quand on tente de les rendre stériles pour coincer les consommateurs. C’est l’histoire des graines “Terminator”, qui voudraient prendre les populations du globe en otage, objectif quasiment avoué des grandes firmes ! Cela est inadmissible. Et tellement lourd ! Ce que j’aimais, dans la mission du Radeau des Cîmes, c’était sa légèreté, cette façon de se poser, comme un papillon, par-dessus la canopée pour faire des prélèvements subtils de fleurs, de pollens, d’orchidées...Et Francis Alley ( ? ?), qui dirigeait la mission, avait le souci de faire en sorte que les royalties finales reviennent aux pays tropicaux où les missions étaient menées - parce qu’à partir de ces explorations sont ensuite lancées des productions de médicaments ou de cosmétiques qui rapportent énormément d’argent (notamment des médicaments contre le sida ou le cancer). Mais les gros laboratoires n’ont pas toujours cette éthique-là.

N. C. : Pourrait-on parler de la “spiritualité” d’une telle démarche écologique ?

G. C. : Au début du “Jardin en mouvement”, j’ai mis en exergue une citation de Teilhard de Chardin. Il y a un niveau où le regard spirituel éclaire le naturaliste. J’aime bien la façon dont Henri Laborit comprenait cela. C’est une façon de se situer à l’avant-garde. Comme José Bové, dont je sens que le “protectionnisme” n’est en rien un conservatisme : il n’est pas figé, son intelligence est en mouvement permanent et je pense qu’il comprend que sauvegarder la diversité des espèces et des cultures ne signifie pas rétrograder et se figer sur des formes forcément connues. C’est une façon d’être. De ne pas avoir peur.

N. C. : Qu’est devenue l’exposition du Jardin Planétaire ?

G. C. : L’exposition a duré quatre mois et demi. Puis il a fallu tout remballer et malheureusement aucune production n’a été en mesure de reprendre un tel budget, pour en faire une expo itinérante. Le Japon était intéressé. La préfecture de la Creuse aussi ! Mais finalement, le matériel a été dispersé, les plantes sont retournées dans les jardins et les pépinières, et le reste dans des musées ou autres endroits où chacune des pièces a pu jouer un rôle explicatif. Il est très dommage que le tout n’ait pas pu être conservé, parce que tout le monde, notamment chez les enseignants, y voyait un formidable outil pédagogique - d’un didactisme léger, qui le rendait accessible même aux petits.

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